Fuite de cerveaux en Afrique, juste un problème de planification?

Temps de lecture : 7 minutes
Prologue

L’Afrique est pleine de paradoxes, la trivialité glaçante de ce propos n’est plus à établir. Il en est un, que tout analyste ou simple suiveur de la conjecture socio-économique du continent ces dernières années, pourrait déceler aisément : « nous avons des talents, nous avons des problèmes qui peuvent être résolus par ces talents, et pourtant, ces problèmes restent irrésolus ». Alors, quand on est un minimum sain d’esprit, on ne peut que se demander que diable se passe-t-il ? Dans ma vision antérieure et naïve du monde, j’ai toujours eu tendance à associer l’existence d’une solution à la résolution automatique d’un problème existant : faux ! Faux parce que cette vision est dépourvue d’un élément essentiel dont l’absence, dans un monde réel est sine qua non d’échec à résoudre le problème ! De fait, la résolution d’un problème par une solution existante n’est possible que si une telle solution est mobilisée et employée, que si une entité extérieure décide d’utiliser la ressource existante pour produire le résultat escompté. L’élément manquant dans ma vision antérieure naïve est donc simplement « la volonté de mobiliser la solution ». Conceptuellement, on pourrait penser que ce raisonnement introductif banal pourrait être conduit par n’importe quel esprit sain, mais quand on regarde de près la situation de la fuite de cerveaux en Afrique, il semble que nous avons failli à conduire certains raisonnements banals.

« qui t’envoie ? », ces 3 mots que tous ceux et celles qui ont grandi dans un pays gangrené par la corruption et le clientélisme doivent connaître…

…Un exemple personnel
Boursier togolais

Eté 2015, j’achevais ma première année de génie civil à l’Ecole Hassania des Travaux Publics considérée internationalement comme l’une des meilleures écoles d’ingénieurs au Maroc. Si je suis au Maroc à l’été 2015, c’est parce que trois ans auparavant, j’avais reçu une bourse sur mérite du gouvernement togolais pour y effectuer mes études supérieures après le baccalauréat. En bon patriote « naïf », je décide d’aller effectuer un stage de découverte de deux mois au Togo. Pourquoi ? Parce que le domaine du génie civil était en boom et que Lomé, la capitale était entièrement en chantier. J’imagine que tout individu aimant son pays et ayant dans l’esprit d’y retourner pour apporter ses compétences se dit systématiquement que l’atmosphère est propice à un retour, d’autant plus que là, il ne s’agissait que d’un stage de deux mois sans obligation de rémunération pour l’employeur.

La désillusion

L’excitation et la joie de rentrer au départ de Casablanca laisseront rapidement place à une grande désillusion mêlée d’une colère sombre, une fois mes valises posées à Lomé. Pour cause, pendant un mois, tous les jours, avec mon CV et ma lettre de motivation (manuscrite) à la main, je toque à toutes les portes d’entreprise du génie civil à Lomé et à chaque fois, la même question : « qui t’envoie ? », ces 3 mots que tous ceux et celles qui ont grandi dans un pays gangrené par la corruption et le clientélisme doivent connaître. Ces 3 mots qui en une seconde, effacent tous tes accomplissements personnels et suspendent ton sort entre les mains puissantes de la réponse que tu donneras.

Corruption et clientélisme

Deux cas de figures sont possibles, soit la personne qui t’envoie est connue et les portes du paradis te sont ouvertes, soit elle ne l’est pas et bien sûr, et tu peux aller « pourrir » en enfer : aucune offre de stage n’est disponible. Moi qui trainais seul dans les rues de Lomé cet été, il faut dire que Hadès m’a bien tenu compagnie. Dans cette posture continuelle d’adaptation, je change de plan, me dit qu’au vu de ma situation de boursier et la consistance de mes résultats académiques, je pouvais invoquer les plus grandes instances nationales : je m’adresse à la Direction des Bourses et Stage, celle-là même qui m’a envoyé au Maroc pour acquérir des compétences en premier lieu. Je me dis qu’ils comprendront ma démarche et qu’il leur serait facile de me trouver un stage de deux mois. 7 ans après, j’attends toujours que mon téléphone sonne ou que ma boîte gmail me notifie un message de leur part. Dans une dernière tentative, mû davantage par une colère contestataire que par l’envie de trouver un stage, je me présente au ministère des Travaux Publics sans rendez-vous et du haut de mes dix-huit ans, demande à voir le ministre. Bien sûr, ma requête est refusée mais par insistance, je réussis à parler à un attaché de cabinet, qui en regardant ma lettre de motivation, regarde mon nom et me dit qu’il connaissait mon père (alors défunt). En un coup de fil, il réussit à me décrocher un entretien au Laboratoire National du Bâtiment et des Travaux Publics, j’avais trouvé un stage ! Ce coup de fil, était-ce pour la qualité de mon CV ou pour mon nom de famille, j’étais déjà trop fatigué pour continuer à poser les bonnes questions (qui fâchent), je me suis contenté d’un merci !

…des jeunes confus, sur leur avenir professionnel, et tiraillés entre cette envie de servir et la réalité pragmatique de l’oubli instauré par ceux-là mêmes qui sont censés les intégrer à la vie active

Bilan de la situation

Aujourd’hui, avec un peu de recul, faisons fi de la composante émotive de l’histoire, et récapitulons sous un angle beaucoup plus rationnel. Avant tout, chronologiquement, je retiens :

  • Un gouvernement qui décide d’envoyer ses meilleurs étudiants à l’international pour qu’ils acquièrent de nouvelles compétences nécessaires au développement du pays. Jusque-là, la démarche est salutaire et est à encourager
  • Un gouvernement qui néanmoins, tout-à-coup, donne par tous ses agissements, l’impression qu’il a oublié qu’il disposait d’un vivier de jeunes talents, motivés et désireux d’être impliqués dans le développement du pays
  • Résultat : des jeunes confus, sur leur avenir professionnel, et tiraillés entre cette envie de servir et la réalité pragmatique de l’oubli instauré par ceux-là mêmes qui sont censés les intégrer à la vie active. Quand on fait le bilan et qu’on se rend compte qu’il faut passer monts et vaux pour obtenir un stage de quelques mois seulement, on n’a forcément pas envie de refaire l’expérience, une fois qu’on a son diplôme d’ingénieur en poche et qu’on cherche là pour le coup, un contrat plus conséquent avec beaucoup plus d’engagement

Cette orientation planifiée et anticipée, vu qu’elle a été réfléchie pour intégrer un plan d’ensemble garantit qu’au sortir de leur formation respective, les étudiants boursiers désormais qualifiés pourront rapidement intégrer le marché de l’emploi de leur pays

Réflexion sur les solutions

Dans le titre de cet article, j’attaque ce sujet sous l’angle d’un problème de planification. J’aurais pu le faire plutôt sous l’angle de la corruption et du clientélisme systémiques mais je n’ai pas encore de vision claire sur des solutions à ces problèmes alors admettons-les et voyons si une meilleure planification ne pourrait pas favoriser une meilleure insertion des jeunes talents de la diaspora. Très en amont, la planification d’une meilleure insertion commence déjà par une connaissance relativement précise des besoins du pays à court, moyen et long terme : quels sont les domaines les plus en manque de ressources humaines ? Quelles ressources humaines ? Quelles compétences ? Quelles postes à créer pour employer ces compétences une fois qu’elles seront acquises ?

Ces réponses doivent pouvoir être clairement chiffrées et justifiées. Je conçois que cet exercice puisse être difficile dans une société développée. Les besoins étant de plus en plus liés aux humeurs et aux caprices du marché, il peut être plus ardu de les nommer précisément. Néanmoins dans nos pays en voie de développement, les problèmes sont plutôt communs et très visibles, j’attends de leur énumération qu’elle soit relativement plus aisée. Les besoins formulés et chiffrés permettront de mieux définir les projets de formation et d’éducation nécessaires pour les assouvir. On arrêtera donc d’orienter des étudiants brillants vers des formations qui ne sont d’aucune nécessité dans le plan de développement ou qui du moins ne présentent pas d’urgence immédiate.

Je ne suggère pas que les étudiants boursiers soient obligés à suivre des formations dont ils n’auraient pas envie, ce serait clairement contre-productif. Cependant, d’expérience, du moins, après le baccalauréat, sur la vingtaine de boursiers que nous étions à être envoyés au Maroc cette année, très peu avait une vision claire de ce qu’ils voulaient faire comme études supérieures. Il y a donc une ouverture et une malléabilité, qui, si elles permettent d’orienter les étudiants vers des secteurs prometteurs, ont tout intérêt à être exploitées !

Cette orientation planifiée et anticipée, vu qu’elle a été réfléchie pour intégrer un plan d’ensemble garantit qu’au sortir de leur formation respective, les étudiants boursiers désormais qualifiés pourront rapidement intégrer le marché de l’emploi de leur pays. Les modalités précises de cette insertion peuvent être discutées mais cette garantie de pouvoir être utile à son pays rapidement ne peut être acquise que par une planification en amont, quitte à rendre régulièrement disponible publiquement la liste des besoins du pays dans 5, 10 ans…etc. et de sensibiliser très tôt les élèves dès le lycée aux futurs challenges qui les attend. Une telle façon d’orienter les étudiants sur la base de problématiques pratiques et des potentialités réelles et pragmatiques du marché, à mon avis, ne pourrait être que bénéfique. La vraie question reste : avons-nous réellement des services d’orientation en Afrique ? Encore une question banale qui mériterait à elle seule un article.

…un peuple qui a de la nourriture sous les yeux, et qui est incapable de se servir est peut-être condamné à disparaître… de famine… et ce serait plutôt à raison !

Aujourd’hui, j’ai toujours du mal à comprendre l’algorithme suivant lequel les boursiers sont envoyés pour suivre des formations dans des écoles supérieures étrangères, il serait peut-être temps dans tous les cas de le réétudier. Une chose est vraie, de plus en plus d’étudiants africains à l’étranger font le choix de ne pas rentrer dans leur pays d’origine et sondés, les mêmes arguments reviennent : aucune garantie de trouver un emploi même avec ces hautes qualifications, aucune garantie d’avoir un salaire à la hauteur du diplôme d’autant plus que le marché international est friand de certains de ces profils !

Epilogue

C’est l’ère de la mondialisation et les règles du capitalisme peuvent souvent triompher des élans patriotiques quand il en vient aux finances ! Les pays qui gagnent sont ceux dont les pouvoirs publics arrivent à composer un minimum avec cette réalité. Avec une diaspora de plus en plus grande et de plus en plus expérimentée, engager des discussions pour connaître les attentes des candidats ayant les compétences les plus recherchées et surtout planifier l’insertion en amont sont pour les pays africains, des tremplins essentiels pour rapatrier les cerveaux. Dans tous les cas, nous ne réussirons à pas entretenir cette saignée de cerveaux très longtemps, entre les difficultés à trouver un emploi en Europe parce qu’on n’a pas le bon prénom et les injonctions montantes des droites européennes à renvoyer tous les étrangers chez eux par exemple, la quantité de chômeurs africains hautement qualifiés risque prochainement d’exploser, et un peuple qui a de la nourriture sous les yeux, et qui est incapable de se servir est peut condamné à disparaître… de famine… et ce serait plutôt à raison !

Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *