La data africaine, où se cache-t-elle ?

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Prologue

Winston Churchill disait, parait-il, qu’un peuple qui oublie son passé déclare forfait à l’avenir… Il me semble qu’un tel propos s’affranchit d’emblée d’antithèse. Mais ce qu’il m’intéresse dans cet billet, ce n’est pas tant, comment nous Africains, n’apprenons pas ou du moins, apprenons mal de notre histoire – c’est un sujet qui mérite à lui seul une pléthore d’écrits et j’y reviendrai… L’interrogation qui me tourmente aujourd’hui est plutôt : « qu’advient-il d’un peuple qui ignore tout ou une partie de son présent ? »

Formulée de la sorte, la question est comme, à l’allure des questions que je pose habituellement, banale. Les implications d’une telle pathologie sont pourtant colossales ! Tellement colossales que pour un individu, on parlera certainement de démence ou d’aliénation mentale nécessitant un isolement dans un asile psychiatrique… Eh bien ! quand c’est tout un peuple qui s’y met, l’asile psychiatrique est tout simplement synonyme d’incapacité à s’auto-gouverner, à prendre les bonnes décisions : une condamnation éternelle à dépendre d’autres peuples, à être sous tutelle !

Le constat concret

Quittons le symbolisme quelque peu obscur de ce prologue pour aborder de façon concrète la problématique réelle de cet écrit : la data, les données ! Puisque c’est de cela qu’il s’agit; le présent : ce qu’on vit, fait, consomme, achète, échange, regarde, investit… etc. Dans un monde qui vit au rythme du numérique et se quantifie de plus en plus, les pays qui semblent maitriser leur destin sont ceux qui disposent presqu’en temps réel de ces informations. Et chacune de leurs prises de décisions majeures est conduite à la lumière de ces chiffres. Puis, on a de l’autre côté, les autres pays… pour lesquels, l’accès aux données chiffrées est un parcours de combattant qui souvent, dans le meilleur des cas, aboutit à des fichiers PDF ou Word mal formatés datant de quelques années. Et parallèlement, ces derniers pays sont ceux dans lesquels le développement économique peine à se mettre pleinement en œuvre, coïncidence ?

La petite histoire …
Vue par une non-Africaine

Il y a quelques semaines, je discutais avec une amie qui travaillait sur un rapport pour le compte de l’OCDE. Elle m’expliquait que les pays qui nécessitaient le plus grand investissement en temps étaient les pays de la zone Afrique. Pour cause, pour ces pays, il manquerait cruellement de données disponibles, en toute transparence sur leur économie, leur finance, leur démographie… etc. Et ça n’est pas sorcier, quand on n’a pas de données, il n’y pas d’analyses ni de recommandations possibles, c’est aussi simple que ça ! On vit dans le noir, on avance à tâtons, sans grande assurance de là où l’on met les pieds !

Vue par un Africain : moi !

D’ailleurs, je n’ai pas attendu l’avis de cette amie pour me rendre compte du déficit africain en data. En 2015, au Maroc, je participais à une simulation ONU sur les changements climatiques. Je devais présenter l’état des lieux de la déforestation et de la désertification en Afrique notamment en Afrique centrale et orientale. On pourrait penser, que pour ces sujets centraux et épineux, avec des impacts fondamentaux sur l’économie, un travail statistique a été effectué mais que nenni ! Que des bribes de documents parsemés ici et là. J’étais donc dans une posture très défavorable à la table des négociations. Puisque sans preuves quantitatives, je ne pouvais pas convaincre l’opinion internationale du problème qui sévit. Et par conséquent, je ne pouvais ni l’adjoindre à ma cause ni demander son aide institutionnelle ou financière !

Des interrogations qui alarment…

Moi je ne participais qu’à une simulation à l’époque. Mais l’expérience alarmante m’a amené à m’interroger sur ce que font les représentants des nations africaines dans les vraies discussions et négociations internationales, sans chiffres, sans données quantitatives ? Que présentent-ils quand ils demandent un prêt à la banque mondiale ? Que présentent-ils quand ils négocient les crédits-carbone aux conférences sur les changements climatiques ? Devrait-on s’étonner s’ils n’ont que finalement très peu de poids dans les débats internationaux ? Puisque dans le même temps, des pays comme la France, les Etats-Unis ou la Chine viennent à la table des négociations avec des chiffres, des graphiques et des courbes dopés aux dernières méthodes d’analyse de données et de data science.

Les instituts de statistique en Afrique

Alors, avant de développer un discours à charge, j’ai pris le temps de vérifier si on avait au moins des instituts ou des organes de statistique en Afrique; les équivalents de l’INSEE en France.  Résultat ? J’ai été agréablement surpris. Il se trouve qu’il en existe dans quasiment tous les pays. Au Togo, par exemple c’est l’INSEED (Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques et Démographiques). C’est visiblement l’ANSD (Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie) au Sénégal. Au Burkina-Faso, c’est l’INSD (Institut National de la Statistique et de la Démographie)… etc. Les ressortissants des autres pays me donneront leur avis, mais moi, Togolais, je n’ai jamais entendu parler de l’INSEED avant la rédaction de ce billet. Et pourtant, en parcourant le site, c’est un travail admirable que cet institut abat pour rendre des données disponibles sur les grands indicateurs de la population togolaise. Pourquoi ces données restent-t-elles néanmoins dans l’ombre ?

Un problème de marketing, un grand manque de visibilité

Tous ceux qui vivent en France ont déjà probablement entendu parler de l’INSEE, la « référence française des chiffres ». J’ai essayé de comprendre pourquoi, je connaissais cet institut alors que j’ignorais celui qui existe dans mon pays. La première raison, c’est que l’INSEE, en France, est martelé à longueur de journée dans les médias, par les politiques, les démographes, les économistes, les financiers, les historiens… bref tous les preneurs de décisions. Si bien que, quand on a allumé sa télé une fois dans la semaine ou regardé une vidéo sur l’actualité sur YouTube ou sur Facebook, on a de fortes chances d’entendre parler de l’INSEE. A l’opposé, je n’ai jamais entendu parler de l’INSEED à la télévision ou à la radio togolaises ! L’INSEE en France a une chaine YouTube, l’INSEED au Togo n’en a visiblement pas. Tous les acteurs publics français évoquent régulièrement l’INSEE, les acteurs publics togolais mettent l’INSEED sous le boisseau. Les axes de progrès pour le Togo, dans cette étude comparée sont immédiats et n’ont pas besoin de plus de développements. Il en ressort globalement, qu’un effort public est nécessaire et même indispensable pour rendre visibles les travaux de nos instituts et faire d’eux des éléments centraux dans les prises de décision.

Un « packaging » qui pourrait être amélioré

Ce travail de mise en lumière passe aussi par la façon dont sont présentées les données. L’habit ne fait peut-être pas le moine mais un moine sans son habit ne devrait pas prétendre à la même reconnaissance dans la rue ! On peut donc effectuer un travail statistique de fond impressionnant mais si celui-ci est présenté de façon archaïque, on aura du mal à le vendre. Ceci passe par la façon dont les sites web des instituts sont présentés et la qualité des infographies – encore plus quand il s’agit de bases de données avec des millions d’entrées. Quand on tape « chiffres de l’éducation nationale en France » par exemple sur Google, on tombe sur la page très optimisée et épurée de l’éducation nationale avec de belles infographies. Tandis que quand on tape « chiffres de l’éducation nationale au Togo », le premier lien nous amène à un fichier PDF 2019-2020 avec des tableaux Excel ajustés à gauche des pages… Je me retiens d’émettre un jugement mais je crois qu’il y a consensus que l’un donne plus envie que l’autre.

L’école, vecteur de sensibilisation

Une deuxième raison  de l’ignorance des instituts de statistique par la population africaine est simplement qu’ils ne sont pas mentionnés dans nos programmes scolaires. Je ne préconise pas qu’on parle de statistiques à des élèves de CP. Mais à partir des niveaux supérieurs du collège où on commence à s’imprégner des indicateurs de base de la vie économique et de la démographie, de petits apartés peuvent commencer à se faire sur l’importance du travail de ces instituts. Ce travail de sensibilisation et surtout de pédagogie, commencé tôt, aurait le mérite de mettre rapidement les élèves, futurs acteurs de changement, au fait des grandes lignes des mécanismes de développement du pays. Ceux-ci seront ainsi, par la suite, plus à même d’utiliser ces instituts comme références et par un effet de groupe, de participer à la vulgarisation des données statistiques. Dans tous les cas, parler de l’INSEED en classe de 5eme plutôt que du cycle de reproduction de la spirogyre serait plus bénéfique dans le contexte de mondialisation actuel. Mais les déboires de nos programmes scolaires africains et leur inadéquation à nos problèmes actuels sont un autre grand sujet que j’aborderai dans un autre billet.

La data : un énorme tremplin pour les gouvernements africains mais aussi pour les entreprises privées

Certes, l’établissement et la publication optimale des données statistiques sont une entreprise nécessitant de grands investissements humains et financiers. Mais on ne saurait s’en passer dans un plan de développement consistant. D’une part, ces données sont et devraient être systématiquement les points de départ de toute stratégie et de tout programme publics. D’autre part, elles constituent les premières bases incitatives aux entreprises privées souhaitant s’implanter dans le pays. Dans ce dernier cas de figure, un plan d’amortissement des coûts d’établissement de ces données pourrait être mis en place par la vente de certaines données clefs aux entreprises privées – dans le respect des règles éthiques et de la protection de la vie privée. La grande partie du financement des instituts de statistique doit rester néanmoins étatique. Et pour cause, l’Etat demeure, si les choses sont bien faites, le plus grand consommateur de ces données.

Dans tous les cas, l’incapacité à établir de telles données où à les exploiter est sine qua none d’une incapacité à quantifier notre quotidien, notre présent. Le pont avec le futur serait par conséquent difficile à construire. On dépendra aussi d’emblée d’entités extérieures pour conduire nos analyses statistiques. Et quand c’est l’autre qui évalue nos potentiels et notre valeur intrinsèque, on ne devrait pas s’étonner qu’il leur fasse dire ce qui l’arrange. La conséquence immédiate en serait qu’on n’aurait plus notre mot à dire. Et en tant qu’Africains, si nous apprenions de notre histoire, nous devrions déjà être au fait que celui qui n’a pas son mot à dire est condamné à être dominé par les autres.

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