… Malgré tout, tu restes Africain !

Temps de lecture : 6 minutes

…quoi qu’on fasse, où que l’on soit, quelle qu’elle soit, notre histoire individuelle, les préjugés communs auront l’ascendant dans le jugement que les autres font de nous, le plus souvent à nos dépens ! Par « nous », j’insinue, nous Africains !

L’histoire personnelle

Il y a de cela trois ans, pré-covid, je me suis rendu à Bergen en Norvège. En fait, non, il y a de cela trois ans, nous nous sommes rendus à Bergen. J’étais en ma première année de thèse à Paris et avec les autres doctorants du laboratoire, nous avions décidé de faire un break de quelques jours dans cette ville pittoresque. Du voyage ? Moi (Togolais), une Norvégienne, une Italienne, quatre Français.es, un ami à moi, Afro-Américain. Si je précise les nationalités, vous comprenez peut-être déjà que ce n’est pas pour mon amour éperdu de l’exhaustivité : c’est simplement parce qu’il y a un passage à la douane dans l’histoire … et les plus avertis peuvent aussi déjà deviner quelle tournure l’histoire est sur le point de prendre ! Halte à la douane, la procession classique : « Bonjour, votre pièce d’identité », « Bonjour, voici ma pièce d’identité », « Vous êtes en vacances », « Oui, pour quelques jours », « Merci, tout est bon, bienvenue en Norvège » … c’est comme cela que ça s’est passé pour tous les membres de notre groupe… du moins pour tous sauf pour un seul : MOI ! (Bien sûr, ce serait trop beau sinon).

Moi, j’ai eu droit à un joli réquisitoire. Les douaniers avaient pourtant bien vu que j’étais avec les autres, il y avait marqué sur mon titre de séjour que je vivais en France, l’option « Passeport talent chercheur » indiquait que je faisais de la recherche en France… et pourtant, les questions des douaniers étaient flagramment trempées d’une ignorance factice de toutes ces informations, le ton sur lequel elles étaient posées, froid, presque glacial et l’allure, assurément condescendante : « vous venez d’où ? vous avez prévu de rester combien de temps ? vous avez quelle somme d’argent sur vous ? est-ce que vous êtes certain que vous repartirez après quelques jours ? vous restez chez qui ? nous devons vérifier vos informations …» (je vous épargne le reste). Résultat des comptes : près d’une trentaine à minutes à justifier que je n’étais pas un immigré paumé et fauché qui avait l’intention de venir monter une tente sur l’une des artères de la belle ville bergenoise… Mais surtout, cette sensation maussade d’injustice, cette impression profonde que quoi qu’on fasse, où que l’on soit, quelle qu’elle soit, notre histoire individuelle, les préjugés communs auront l’ascendant dans le jugement que les autres font de nous, le plus souvent à nos dépens !  Par « nous », j’insinue, nous, Togolais, nous Africains (la généralisation ici est triviale).

Le constat alarmant

…en tant qu’Africain, quels que soient nos accomplissements personnels, notre statut social, notre groupe social courant, nous ne sommes pas à l’abri de traitements dégradants fondés sur des préjugés et des biais aussi anciens que notre histoire de groupe : notre africanité précède et précédera toujours notre individualité !

Loin de moi, une volonté dans ce billet, d’être le énième dénonciateur d’une quelconque discrimination à l’encontre des personnes de couleur – énormément de personnes le font déjà assez bien et ça n’est pas là, moi, ma façon de participer au combat. Je ne veux pas non plus qu’il se porte, par l’entremise de ce récit, un jugement général sur la douane norvégienne – je n’étais peut-être qu’un cas isolé. Ce qui m’a interpellé avant tout, c’est qu’il semble qu’en tant qu’Africains, quels que soient nos accomplissements personnels, notre statut social, notre groupe social courant, nous ne sommes pas à l’abri de traitements dégradants fondés sur des préjugés et des biais aussi anciens que notre histoire de groupe : notre africanité précède et précédera toujours notre individualité ! C’est bien les conséquences et les prolongements de ce constat qu’il m’intéresse de discuter dans cet écrit.

Tout le monde semble en pâtir…

Etre considéré uniquement sous le spectre de notre couleur de peau, de nos origines indépendamment de ce que nous sommes individuellement et de ce que nous avons réalisé, les exemples sont légions ! On se souvient de l’histoire de l’acteur mondialement connu Samuel L. Jackson et du grand basketteur Magic Johnson pris pour des migrants en Italie en 2017. En France, certains hommes politiques ont déjà pu insinuer que de grands acteurs comme Omar Sy ou Ramzy Bedia étaient incultes probablement à cause de leur gueule de Noir et d’Arabe – en ces moments précis, leur immense carrière est tout simplement occultée, jetée aux oubliettes. Tidjane Thiam, ivoirien d’origine, au parcours académique brillant et ancien Directeur du Crédit suisse, n’a pas échappé, lui non plus, à la discrimination et au plafond de verre en France par exemple…

Notre image de groupe est à redorer

…Il me semble que tant qu’il y aura des immigrés sur des barques en méditerranée tentant de rejoindre Lampedusa, tant que les médias auront des images de familles malgaches mourant de faim ou d’enfants déscolarisés au Togo, que l’on soit Africain, médecin à Paris, financier à Londres ou entrepreneur à succès New-York, la dignité et le respect auxquels nous avons naturellement droit ne seront jamais entiers ! 

Tout et notamment l’histoire récente porte donc à croire qu’il sera difficile de changer notre image aux yeux du monde à travers nos succès individuels. Notre problème d’Africains (ou de personnes d’origine africaine) est un problème collectif dont la résolution passe par le changement de notre image de groupe, celle qui prédomine aujourd’hui dans l’inconscient collectif du reste du monde. Penser qu’en fuyant nos origines et en nous taillant de façon égocentrée une place individuelle dans les couches sociales supérieures suffira à restaurer notre image personnelle est un leurre, un apparat factice dont la disparition certaine exposera à terme notre vulnérabilité toujours présente.

Il me semble que tant qu’il y aura des immigrés sur des barques en méditerranée tentant de rejoindre Lampedusa, tant que les médias auront des images de familles malgaches mourant de faim ou d’enfants déscolarisés au Togo, que l’on soit Africain, médecin à Paris, financier à Londres ou entrepreneur à succès New-York, la dignité et le respect auxquels nous avons naturellement droit ne seront jamais entiers ! Parce que c’est exactement de dignité et de respect qu’il s’agit, et ils sont avant tout déterminés par notre histoire de groupe. C’est la raison pour laquelle, qu’on le veuille ou non au nom du politiquement correct, « je suis Américain » et « je suis Togolais » n’ont pas la même résonnance ! Vous remarquez que les interactions avec les gens qui vous rencontrent la première fois ne sont pas du tout les mêmes dans l’un ou l’autre des cas. Moi, souvent, au mieux, j’ai : « ah, j’ai fait une mission humanitaire à Kpalimé » et au pire « c’est où ? ». Et étant donné, que notre origine est l’une des premières informations qui nous sont demandées quand on nous rencontre pour la première fois et que les premières impressions sont les plus importantes, on ne devrait pas s’étonner qu’à la douane norvégienne, le « Togo » marqué sur notre passeport entraine des questions du type « avez-vous suffisamment d’argent pour séjourner 4 jours » puisque en ce moment précis, tout ce qui se pense inconsciemment à notre sujet c’est « personne venant d’un pays qui a besoin de missions humanitaires… ». La suite, quoique désolante, est logique.

Epilogue

J’ai croisé, ces dernières années, dans la diaspora africaine, énormément d’esprits brillants, de personnes à succès qui avaient tout planifié et mis en œuvre pour leur réussite personnelle – j’en suis d’ailleurs admiratif- mais qui n’avaient aucun plan ni aucune vision collective pour l’Afrique et qui ont choisi de ne pas en avoir. J’ai vu, ces dernières années quelques personnes vivant en Afrique, de petites minorités, ayant de grands pouvoirs décisionnels, mais qui au nom du succès personnel utilisent leur arsenal pour ternir le reste du peuple, sans aucune vision globale apparente de développement collectif. Résultat ? un clientélisme ambiant, une corruption devenue la nouvelle norme et une répartition toujours inégale des opportunités et des chances, couronnés d’une impunité consistante : notre image de groupe demeure par conséquent sombre. J’imagine que l’épilogue de ce billet s’adresse à ces personnes-là que j’ai croisées ou pas encore croisées, vues ou pas encore vues, et qui pour des raisons parfois légitimes ont choisi le « moi » au détriment du « nous », l’aisance individuelle à l’épanouissement collectif. Sans porter de jugement de valeur sur ces choix de base compliqués, je crois que tout semble nous dire qu’ils ne sont pas les voies royales vers un regain de notre dignité, vers la restauration du respect social qui nous est dû, vers une tentative pour redorer notre blason. Sans une solidarité africaine, sans cette action participative inclusive, dans une Ukraine en guerre, les personnes tentant de se réfugier en Pologne seront toujours triées et les Africains en sortiront toujours perdants. Parce que finalement, quoi qu’on fasse, où que l’on soit, quelles que soient nos réalisations individuelles, quels que soient les éléments de langage du politiquement correct, on reste Africains, on reste Noirs, on reste Arabes et si nous l’oublions, d’autres personnes trouveront le moyen de nous le rappeler… et pas forcément à bon escient ou encore moins, à notre avantage.

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1 réflexion sur “… Malgré tout, tu restes Africain !”

  1. Je suis totalement d’accord avec l’auteur sur le fait que les Africains, quel que soit leur niveau de réussite individuelle, sont encore trop souvent confrontés à des préjugés et des traitements dégradants. Cette expérience à la douane norvégienne en est une illustration poignante. Cela souligne la nécessité d’une action collective pour redéfinir l’image des Africains à l’échelle mondiale, un peu comme un artiste crée un [ url=https://alessiocacciatore.com/collections/tableau-africain]Tableau africain[/url] : chaque touche de pinceau contribue à une image plus large et plus représentative. Ce n’est qu’en travaillant ensemble, en partageant nos histoires et en célébrant nos succès collectifs, que nous pouvons espérer dépasser les stéréotypes réducteurs et favoriser une compréhension plus riche et nuancée de l’identité africaine.

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